La série Batman m’a réconcilié avec l’homme chauve-souris. Adolescent, j’avais peu de considération pour Batman et mes préférences allaient à Serval, Spidey ou Dardevil.
Batman, The animated series m’a fait découvir un autre Batman : anguleux, dur, secret. Outre l’aspect graphique, j’ai été particulièrement frappé par les scènes de transition : un vol de chauve-souris tournoie sur l’écran puis se précipite en avant et remplit l’écran de noir. J’ai toujours trouvé ce moment et ce mouvement d’une grande beauté.
A y réfléchir, il s’agit là d’une transition qui n’est pas spécifique à ce dessin animé. Pour bien le comprendre, il faut faire un petit détour par l’histoire du cinéma. Les premiers écrans de transition étaient directement empruntés au théâtre. Un carton situait la scène pour le spectateur : “le lendemain”, “pendant ce temps”, “ailleurs”… donnait des repères pour se situer dans le temps et dans l’espace de la fiction. Les cartons ont fini par disparaitre, mais la manière dont les transitions sont amenées sont restées les mêmes : un mouvement de caméra donne l’illusion que l’écran est tiré, un peu comme on tire un rideau. Le plus souvent, la transition se fait de la gauche vers la droite. Les habitudes de lecture donnent alors à comprendre que l’on avance dans le temps. Lorsqu’elle se fait dans le sens inverse, le spectateur comprend que le récit se tourne vers le passé. Un réalisateur comme Besson a montré avec Highlander que l’on pouvait jouer avec ce classicisme. Tarantino a également brillamment utilisé le principe dans Jackie Bown : les écrans de transition divisent l’écran qui affiche alors plusieurs scènes simultanément.
Le cinéma moderne a apporté une autre transition. L’écran n’est plus tourné comme on tourne une page. L’image semble s’avancer vers le spectateur et l’envelopper. L’exemple typique est donné par le nuage de chauve-souris de Batman qui tournoie sur l’écran, puis, après un busque virage, avance vers le spectateur. Celui-ci est alors pris dans un nuage de chauve-souris qui jette sur lui un voile noir. Ce n’est qu’en traversant cette noirceur qu’il accède aux images suivantes.
Les deux écrans de transition ont une fonction différente. Les écrans de transition par balayage ont une fonction cognitive. Ils aident le spectateur à garder le fil de l’histoire, à se former une représentation correcte des espaces et des temporalités de la fiction. Les écrans immersifs ont une fonction plus affective. Leur but n’est pas de nommer à voir mais à sentir. Ces deux écrans correspondent aux schèmes qui sont associés aux images. Les schèmes de transformation, représentés par des balayages et des lignes ondulés, sont généralement portés par un fantasme de maitrise active de la séparation tandis que les schèmes d’enveloppe ont pour fantasme privilégié le fantasme de peau commune.
L’’écran de transition de Batman permet un bref moment de partager une expérience avec le héros. Comme Bruce Wayne, le spectateur passe par le tumulte et le désordre. Comme Bruce Wayne, il passe par des moments de noir profond. Comme Bruce Wayne, il est par moments identifié à Batman. L’immersion permet de comprendre l’impasse psychique dans laquelle il se trouve.
Le tumulte et le mouvement désordonné des chauve-souris évoquent les conséquences d’une scène traumatique. De la même manière que les chauve-souris s’envolent brusquement de leur support après avoir été dérangée, les pensées et les affects tournent sans trêve ni repos dans le psychisme après un choc traumatisme. Elle ne trouvent pas le repos de la vie onirique ni même celui de la non pensée. Ce que l’on pensait être solide et sûr (les parois de la grotte psychique) s’avère incertain et mouvant.
Le mouvement fou des chauve-souris se résous soudain en une seule forme : le noir se fait. Tel est sans doute la “solution” de Bruce Wayne : échanger le désordre des désirs et des pensées par le noir de la dépression. Il échappe ainsi à la souffrance d’avoir toujours à la conscience le moment traumatique mais il le paye par un enfermement mélancolique. C’est ainsi que Bruce Wayne se fait Batman.
Cette image est présentée de façon répétée au spectateur, ce qui lui permet de prendre conscience de la permanence du traumatisme. Comme spectateur, il est lui assuré de pouvoir revoir la lumière. Il n’est pas certain que Batman ait cette chance.
L’alternative de Batman est en fait commune. .Bruce Wayne oscille entre deux dangers : l’éparpillement de ses capacités de penser et d’aimer ou l’enfermement de soi dans une crypte mélancolique. Ce sont ces dangers que les écrans de transition présentent au spectateur. Mais, contrairement à Batman, il est lui assuré de pouvoir revoir la lumière.
Enfin, l’alternative de Batman est aussi commune. Nous sommes tous partagés entre la diversité de nos désirs et de nos identifications et la nécessité d’être une seule et même personne. Nous sommes tous partagés entre “être les maillon d’une chaine” et “être à soi-même sa propre fin” (Freud, 1915)

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