Les comics ne sont pas seulement d’aimables passe temps, mais des lieux de construction et de négociation de l’identité masculine. Les commentaires et études qui étaient faites sur ce média mettaient justement l’accent sur le fait qu’ils présentaient des stéréotypes sexuels. Les rôles masculins et féminin étaient répartis entre d’un coté le super héros, super masculin, super puissance, super protecteur, super viril, et de l’autre la femme dépendante, passive, victime-à-sauver. Lorsqu’elle est dotée de quelque pouvoir, elle est alors souvent destructrice et dangereuse. De ce point de vue, les comics sont des médias conservateurs.
« Les super héros légitiment le système social dominant en vivant en lui. Ils résolvent surtout les problèmes par la seule intervention physique individuelle. Leurs aventure représentent en quelque sorte une mythologie, au sens fort du terme, religieux, pour une population de lecteurs fascinés, près à reproduire la segmentation sexuelle imposée dans les contenus » Maigret, E. 1995
Pour Eric Maigret, les comics ne sont pas uniquement des espaces de présentation d’images hyper masculines. Le média n’est qu’une partie de la question, l’autre étant celle de sa réception. Pour explorer cet aspect, il s’est appuyé sur des entretiens et sur le courrier des lecteurs, en s’intéressant particulièrement au lecteur régulier plus qu’au fan qui connait l’univers sur le bout des doigts. Il montre que le courrier des lecteurs constitue un espace public dans lequel les stéréotypes de genre ne sont pas reproduits de façon univoque. Ainsi, les différences entre les lecteurs et les lectrices ne sont pas marquées : tous deux apprécient les mêmes éléments dans les comics. Ensuite, le machisme des garçons lui semble être plus un marqueur identitaire que le signe d’une intériorisation des valeurs de violence masculine. Enfin, la violence du monde des super héros intéresse également les enfants pour qui elle évoque les violences et les bagarres de cour de recréation.
Dans leurs courriers, les lecteurs débattent de l’esthétique, des émotions ressenties lors de la lecture ou de la psychologie des personnages car « Sous le costume des surhommes capables d’exploits, d’actions héroïques, ce sont les êtres humains qui intéressent dans leur irréductible individualité et dans leur vie quotidienne » En effet, les super héros sauvent le monde, et même parfois des univers entiers, mais ils n’arrivent pas à sauver leurs vies amoureuses. La banalité des déboires sentimentaux de Peter Parker, ses procrastination incessantes, le trio amoureux Scott Summers, Jean Grey et John Logan, ou les lamentations du Surfeur d’Argent intéressent au moins autant que leurs super exploits. Les lecteurs font alors part d’anecdotes personnelles. Ils racontent les pleurs à la lecture de tel rebondissement de l’intrigue ou lient leur propre histoire à celle d’un super héros. Il faut garder en tête que dans la version le courrier les lecteurs est toujours publié avec le nom et l’adresse – sauf exigence contraire – du lecteur. Le fan n’écrit donc pas sous un anonymat protecteur. Il parle en son nom.
Il ne s’agit pas pour Eric Maigret d’un détournement des images masculines et viriles des comics. Les super héros ont vraiment évolué au fil des contraintes narratives, des impératifs des éditeurs (changement des dessinateurs et des scénaristes, nécessité de maintenir les ventes) mais aussi du fait de la pression du lectorat. Ils sont devenu de plus en plus vulnérables, plus profonds psychologiquement, et finalement de plus en plus ouverts à des dimensions qui sont habituellement construire comme féminines. Cette perméabilité n’est pas réciproque car l’image des femme dans les comics reste très liée à la projection de fantasmes masculins.
Les comics restent des espaces hyper virilisés. Les héros privilégient toujours l’action mais ils laissent la place au registre du discours intérieur, du doute, de l’hésitation. Ces éléments sont surtout situés dans la sphère privée du héros. C’est dans sa vie familiale ou sentimentale qu’il peut douter ou faillir. Dans sa vie professionnelle de héros, il est évident que les échecs ne peuvent qu’être temporaires. Mais ce double registre fait des comics autre chose que des machines à reproduire les stéréotypes liés au genre et « permettent un travail de construction d’une identité masculine problématique »
Les comics sont un lieu de construction des représentations masculine. Ils donnent aux garçons des images de force, de virilité et de violence auxquelles ils peuvent s’identifier ou se dé-identifier. Mais ce sont des objets qui sont également construits par la communauté des lecteurs. Ils sont alors moins des miroirs présentant l’image idéale à laquelle il faut se conformer que des pâtes à modeler que l’on modifie en fonction de sa propre évolution.

0 commentaires:
Enregistrer un commentaire