
Les Quatre Fantastiques font partie d’un petit club très fermé de super héros. Ce ne sont pas leurs pouvoirs ou leur apparence qui les distingue mais le fait que leur identité civile soit connue. C’est aussi le seul groupe de super héros qui était formé avant l’acquisition de leurs pouvoirs. Cette double caractéristique s’explique par les significations inconscientes de leur histoire.
Leur histoire est assez banale : Reed Richard, Sue Storm, son petit frère Johnny et Ben Grimm reçoivent une dose massive de rayons cosmiques pendant une mission spatiale. Chaque personnage en sera transformé par des super pouvoirs : Reed Richard devient un homme élastique. Il peut déformer son corps à volonté, l’étendre, le comprimer, l’aplatir l’envelopper… Ces capacités extraordinaire lui font prendre le modeste nom de Mr Fantastic (M. Fantastique). Sue Storm peut devenir invisible d’ou son som d’Invisible Girl (La Fille Invisible). Son frère Johnny est capable d’enflammer son corps. Il sait se servir de ce pouvoir pour voler où envoyer des projectiles enflammés. Il prend le nom de Human Torch (La Torche Humaine). Ben Grimm devient The Thing (La Chose) tant les mots manquent pour exprimer ce qu’il est devenu : quelque chose de surpuissant (on le dit presque aussi fort que Hulk) dans une forme vaguement humaine.
Le principal intérêt des Quatre Fantastiques est qu’il constitue un groupe. Il existe bien entendu d’autres groupes de super héros (Les X-Men, les Vengeurs…), et parfois les groupes se réunissent en des ensembles plus vastes (les pro et les anti-recensement pendant la Guerre Civile par exemple), mettant leurs énergies et leurs pouvoirs au service d’une cause commune. Mais le groupe des FF est particulier en ce sens qu’il existait avant la transformation des personnes en super héros.
Tout groupe étaye sa vie psychique sur le groupe familial. Nous naissons tous dans des groupes et pour les plus chanceux d’entre nous, nous mourrons également dans des groupe. Toute notre vie est faite du passage et de l’abandon de groupes. L’enfance peut être caractérisée comme l’investissement du groupe familial et la reconnaissance progressive des qualités des membres qui le constitue et des liens qui les unissent. L’investissement prévalent d’autres groupes que le groupe familial est un des principaux travail de l’adolescence. Puis vient ensuite l’âge adulte avec l’insertion dans un groupe de travail (équipe) au sein d’un groupe plus large (entreprise), contenus dans un groupe plus grand encore (groupe international, corporations et syndicats etc.) Enfin, il n’est pas de souffrance plus grande que de se vivre au ban du groupe des humains.
Je traduis l’acquisition des super pouvoirs comme la transcription de crises que nous avons tous à traverser. L’adolescence étant une des grandes crises, il n’est pas étonnant que les pouvoirs des super héros se révèlent souvent à ce moment là. Les comics ne font ici que reprendre quelque chose que le lecteur est en train de vivre ou a déjà vécu. A l’adolescence, chacun a reçu de nouveau pouvoirs : super force, capacité à faire des enfants, meilleurs capacités cognitives sont les fruits de la puberté.
Avec les Quatre Fantastiques, le schéma classique des super héros est modifié. Ce n’est plus un adolescent qui découvre dans la solitude ses nouveaux pouvoirs et qui apprend a à faire avec. C’est tout un groupe qui traverse une épreuve.
Une situation traumatique cryptée
Mais de quel traumatisme est que que les Quatre Fantastiques sont l’image ? Quelle crise peut traverser un groupe et provoquer des changements psychiques importants et parfois non réversibles ?En explorant un peu l’histoire des membres des Quatre Fantastiques, on découvre non pas mais plusieurs traumatismes s’échelonnant sur plusieurs générations !
Depuis les premiers héros, les noms ont toujours porté des significations. Oedipe disait déjà dès son nom que quelque chose boitait, et qui saluait Ulysse savait qu’il avait mille tours. Les super-héros ne dérogent pas à cette règle. Leur nom indique généralement dans quel domaine leurs super pouvoirs s’exercent. Mais ici, ce sont les noms civils qui signifient quelque chose.
Le nom de Reed Richard le prédisposait déjà à faire des choses fantastiques. Son corps n’est il pas souple comme du roseau (reed) et sa fonction n’est elle pas déjà indiquée par un patronyme glorieux ? Reed est également un homophone de to read et renvoie au goût du Docteur Richard pour les études. C’est également un homophone de to rid : se débarrasser et l’on peut lire son nom comme un sur-investissement du savoir pour se débarrasser d’un souvenir en rapport une figure paternelle. Les trop rares éléments biographique que l’on a sur Reed Richard peuvent aller dans ce sens : on sait que son père était aussi très brillant, et qu’il avait tendance a utiliser son intelligence à des fins pas très morales. Il a même pu se faire passer, à un moment, pour le terrible Docteur Doom et combattre sous cette forme les Quatre Fantastiques .
Les Storm ont du affronter d’autres tempêtes que celle qui leur a donné leur super pouvoirs. Ils sont les enfants du Docteur Franklin Storm et de Susan Storm. Alors qu’il se rend à une réception en son honneur, le Docteur Storm perd le contrôle de la voiture. Sa femme décède. Le Docteur Storm s’abandonne au jeu. Il tue par accident dans une rixe un bookmaker qui était venu demander son dû. Enfin, en anglais, sue signifie : faire un procès
Quant à Ben Grimm, son nom est annonciateur d’événements menaçants sinistre ou lugubres
Puisqu’il s’agit d’un groupe, il faut lire les nom des personnages comme un tout. Cela signifie qu’il faut prendre les identités civiles des Quatre Fantastiques comme une phrase codée : roseau – personne importante – procès – sinistre. Il y a donc un événement qui mérite un procès et qui concerne une personne importante et dont quelqu’un souhaiterait se débarrasser
Un autre élément me fait privilégier ce type de lecture. Nous savons que dans les groupes, les événements peuvent ne pas être transmis tels quels. Ils font l’objet de déformations d’autant plus importante que ce qui est transmis est l’objet d’un secret. Les mots d’un secret ont en effet toujours une double face. Une face interne, avec laquelle le porte-secret est en contact conscient ou inconscient avec le secret et une face externe avec laquelle le secret se dit aux autres. Les homonynes, les paronymes, les allosèmes et les cryptonyme sont les transformations qui frappent le plus souvent les mots du secret. On a un exemple avec les noms des deux protagonistes principaux des Quatre Fantastiques : Richard Reed et Sue Storm et il est donc probable que l’événement en question les concerne.
Nous l’avons vu : l’anamnèse de Richard Reed contient peu d’éléments. Par contre celle des Storm est plus étoffée. Et c’est dans leur univers que l’on trouve quelque chose qui a trait à un procès : le père est emprisonné pour meurtre et il demande à sa fille de tenir secret son emprisonnement auprès de Johnny. Voilà donc une personne qui souhaite se débarrasser du souvenir d’un événement. Il faut ici penser ici que non seulement un mort cache l’autre, mais aussi qu’une culpabilité est vécue à la place d’un autre. Ce qu’il faut taire, ce n’est pas seulement le meurtre du bookmaker, mais aussi la mort de la mère des enfants du fait de la mauvaise conduite du père.
Nous avons là un autre élément du puzzle qui se met en place : la personne importante – le Richard – c’est le père et les écarts de conduite sont alors facile à comprendre si l’on se souvient que les secrets sont demandés aux enfant lorsque l’adulte a partagé un moment de plaisir interdit avec lui.
Johnny Storm est l’enfant sur lequel porte le secret. Les effets ne tardent pas à se faire sentir. Il est une tête brulée avant l’heure (c’est à dire avant de devenir Human Torch), et n’aura de cesse de se mettre dans des situations difficiles. Adulte, il développe un gout pour l’action à tout prix et affiche du mépris pour tout ce qui est de l’ordre de la pensée. On retrouve ici les caractéristiques psychologiques de l’enfant de parent porteur de secret. En effet, alors que le porteur de secret se trouve dans l’impossibilité de dire, l’enfant porteur de secret se trouve dans l’impossibilité de comprendre ce qui l’affecte. Une des conséquences banale de cette situation est que l’enfant renonce à toute compréhension en général. Par ailleurs, le secret n’étant jamais total C’est ainsi que les inconduites de Johnny Storm sont un reflet des inconduites du père, le Docteur Storm
Enfin, la relation de Reed Richard avec Sue Storm évoque en effet des relations incestueuses de par la différence d’âge. C’est un homme dont la maturité est soulignée par les tempes grisonnantes, tandis que Sue Storm est une jeune fille. Elle souligne ce statut parle nom de guerre qu’elle prend. Elle est une girl et non une woman. (Elle n’abandonnera le nom de Fille Invisible pour celui de Femme Invisible après avoir traversé une autre série d’épreuves)
Les pouvoirs des Quatre Fantastiques sont le dernier élément du puzzle. De la même façon que les noms des quatre fantastiques se lisent en un tout, il faut comprendre leurs super pouvoir les uns par rapport aux autres. Les étirements de M Fantastique sont une image d’un pénis pouvant s’ériger sans limite, les flammes de Human Torch la morsure de l’excitation sexuelle, la peau de pierre de La chose la tentative de ne rien ressentir et l’invisibilité de Invisible Girl est l’image d’un désir que l’on rencontre chez les personnes ayant subi un traumatisme et notamment un inceste : il vaudrait mieux que cela n’ait pas existé, il vaudrait mieux disparaitre.
Si Oedipe, ce premier héros, peut représenter l’enfant que nous avons été, les choses se passent tout à fait autrement pour l'enfant lorsqu'il est abusé. Là où Oedipe est partie prenante dans la construction de son destin, l'enfant abusé est maintenu dans une position de passivité. La, là vérité se dévoile, ici elle s'enfouit. Là, la scène est publique, ici l'intime familial se clôt sur lui-même.
Pour tout enfant, l'inceste est un traumatisme catastrophique. Il l’est doublement. Il l’est d’un point du point de vue économique, car, du fait de son immaturité, l’enfant n’a aucune possibilité de lier l’expérience à laquelle il a été confronté. C’est aussi une catastrophe symbolique car les places vacillent : le père devient amant, l'enfant conjoint. La double filiation sur laquelle tout sujet sujet se fonde et s’appuie se referme sur un fantasme narcissique où la polyphonie familiale se forclos.
L'inceste est une violence a nulle autre pareille, violence faite faite a un corps pas encore prêt à l'acte sexuel, violence par le traumatisme, violence par la disqualification. L'enfant incesté doit faire face a la fois a l'excès du trauma et au défaut de la disqualification. Ou plus exactement des disqualifications : de l'élaboration fantasmatique personnelle, de l'intégrité du moi, du corps, de la psyché... jusqu'au secret forclos dans l'imposition du non-dit.
L’histoire des Quatre Fantastiques peut être lue comme l’histoire d’un groupe familial frappé par le choc de l’inceste ou de l’abus sexuel. Les pouvoirs des uns et des autres illustrent le traumatisme et les tentatives d’y faire face. Avec Johnny, c’est l’excitation permanente : les cendres du traumatisme sont encore chaude et elles peuvent s’embraser à tout moment. La Torche Humaine dit aussi l’impossibilité pour un enfant de contenir une excitation sans que l’environnement ne la lui ait suffisamment transformée. Dans ces cas, l’identification là l’agresseur est une “solution” possible. Lorsque ce n’est pas le cas, le Moi de l’enfant peut subir des déformations permanentes. La peau de terre de La Chose est une image d’un endurcissement trop précoce et des stérilisations que le psychisme peut subit à devenir “de pierre”. Le pouvoir d’Invisible Girl est à l’image du choc du traumatisme qui fait voler en éclats la personnalité. Les contours de celle ci deviennent flous, et il peut arriver que la personne renonce presque à être quelqu’un puisque être quelqu’un a signifié être objet sexuel et a provoqué une telle catastrophe. Il vaut mieux alors n’être rien, ne pas être vu(e), entendu(e), et surtout remarqué(e) puisque cela peut appeler le désir d’un autre. Il vaut mieux se fondre avec l’environnement. Etre un invisible girl.
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Ce sont des intreprétations fort intéressantes, ça cadre bien !!!
RépondreSupprimervraiment intéressant
RépondreSupprimerMerci pour cette analyse que je trouve très pertinente et intéressante. J'attend la suite des billets avec impatience :)
RépondreSupprimerEntre la lecture de cette analyse que je trouve juste, et celle sur Colossus, cela m'amène à imaginer que les différents mutants et super-héros ont des pouvoirs illustrant chacun un vécu traumatique précis. (comme les personnages mythologiques d'ailleurs).
Si on va dans ce sens, cela pourrait être intéressant de faire une carte des super-héros et de voir lesquels ont des aventures communes avec quels autres, et pour quels problèmes/histoire ?
Les FF ont comme ennemi Doctor Doom (Fatalis) qui est un personnage dont le corps est brûlé et au vidage défiguré, ce qui je trouve colle bien avec l'inceste.
Autre point intéressant sans doute à regarder, les super-vilains, quels sont les trauma qu'ils représentent, et avec quels super-héros sont-ils "affiliés" ?
Merci à tous pour vos commentaires. J'ai du mettre ce blogue en sommeil pour me consacrer à l'écriture de ma thèse, mais j'ai a nouveau du temps et de nouveaux billets devraient être publiés a un rythme raisonnable !
RépondreSupprimerJe pense que les super pouvoir sont des illustrations de traumatismes infantiles. Est ce qu'un super pouvoir correspond à un traumatisme particulier ? C'est à explorer. Ce qui me semble un départ sûr, c'est que les pouvoirs correspondent à des fantasmes ou des mécanismes de défense : le mauvais oeil de Cyclope en est un bon exemple
Le couple super-vilain / super-héros est intéressant. A première vue, c'est un clivage idéalisé de la même personne : d'un coté, le meilleur, et de l'autre le pire, avec aucune possiblilité de communication entre les deux. Les combats incessants du héros et de sa némésis sont sans doute alors à comprendre comme une tentative d'intégration des parties clivées
Tout, absolument tout, peut être interprété en projetant dessus un délire freudien. Ce texte est amusant. On pourrait aussi faire le thème astrologique des 4 Fantastiques.
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